L’art et la transmission

Si on transmet des compétences, savoirs ou savoir-faire dont on peut objectivement constater la distribution dans l’espace social, l’art par le degré de désirabilité collective entretenu à son égard est lui aussi concerné par la question de la transmission.
Car les œuvres, ces objets qui sont définis collectivement et de manière assez générale comme hautement désirables se présentent de ce fait comme des opérateurs du collectif, des opérateurs de transmissibilité.

Une exposition en trois volets

En accompagnement de l’exposition Transmission, le Centre national d’art contemporain villa Arson et le Centre national de l’édition et de l’art imprimé ont souhaité engager une démarche de réflexion sur ce mouvement intersubjectif qu’est la transmission, et sur cette fonction particulière par laquelle l’art conditionne la transmission, au-delà de la transmission de l’art à proprement dite.

S’appuyant d’abord sur le médium de l’exposition – forme emblématique d’expérience collective qui fonde la transmissibilité de l’art – la villa Arson et le Cneai se sont ainsi réunis pour élaborer et présenter Transmission, une exposition en trois volets clairement distincts.

Le premier volet dévoile le Poïpoïdrome à espace-temps réel prototype 00 de l’artiste Robert Filliou, pièce incontournable élaborée à partir de 1964 avec l’architecte Joaquim Pfeufer.
Ici, pour l’occasion, l’œuvre est reconstituée, accompagnée d’archives historiques et du Fichier Poïpoïdrome, qui a pour but d’alimenter au fil du temps les commentaires du public et sa participation à la vie même de l’œuvre. Mi proposition poétique, mi outil iconoclaste, le Poïpoïdrome demeure un des meilleurs exemples de la manière dont l’artiste pouvait convoquer tous les domaines du savoir pour les vider de qu’il estimait être vain et n’en conserver que ce qu’il jugeait utile à un approfondissement immédiat du sens de la vie.

Le second volet intitulé Dérivée (cneai =) est consacré à la collection Fmra constituée par le Cneai depuis 1997 et regroupant un ensemble de plus de huit milles pièces datées des années soixante à nos jours.
L’exposition structure en quelque sorte car de façon provisoire, le temps de sa durée, un champ disciplinaire qui reste nouveau. Elle se veut une illustration abondante et analytique d’une production particulière. L’initiative convoque spontanément les mots de l’historien Pascal Ory qui trouvent une résonance ici : « C’est le regard qui crée le champ ». L’histoire culturelle est elle aussi une discipline jeune.
Une partie de quatre cents pièces de ce territoire éditorial étonnamment varié dans ses caractéristiques matérielles ou intentionnelles est ainsi montrée, selon une articulation explicite de dix-sept catégories plus ou moins formelles, visuelles, ou de registres de propos. Espace en soi, modèle d’intégration ou d’atomisation (c’est selon les cas), l’objet éphémère ou consommable qu’est l’« ephemera », est toujours un objet communicationnel dans un environnement dont les frontières sont construites contre ou à côté de l’art. Certains d’entre eux plus ancrés dans une réalité sociale et politique se définissent pleinement comme projet : ils annoncent, concrétisent ou prolongent une action (geste, performance).

Enfin le troisième volet de l’exposition est dédié au travail de l’artiste anglais Jeremy Deller. Indiquer d’emblée l’origine nationale de l’artiste est une obligation tant son travail est connexe d’un phénomène culturel particulier initié par les Anglo-Saxons (Angleterre, Etats-Unis) il y a trente ans, s’incarnant dans le concept de « reenactement » ou de « living history ». Il y trouve une part de ses origines, de sa façon de procéder, en est une clé de lecture.
Ce genre narratif éprouvé de la « reconstitution historique » qui n’est pas sans lien avec la commémoration historique, le renouveau de l’histoire locale ou l’exaltation des traditions identitaires, appartient néanmoins au loisir. Il a le plus souvent comme objectif la réalisation d’une « médiation (transmission) des cultures de l’histoire vers un grand public. Son caractère se doit d’être ludique et divertissant.
Pour leur part, les « médiations » de Jeremy Deller, elles, sont les formalisations esthétiques d’une approche dans un esprit historiographique et anthropologique de faits de cultures spécifiques appartenant à des groupes sociaux particuliers, constitués ou pas en communauté (telle la culture ouvrière et syndicale des mineurs anglais). Son regard, qui contrairement à celui de l’historien n’a pas l’ambition de parvenir à une vue réelle des choses, est une contribution à ce que voient les artistes sur l’histoire.

Une conférence et un débat

Une conférence compte-rendu public du séminaire, en même temps que débat, tenue à Paris, à l’Espace Ricard le 22 juin 2006, restitue la recherche entreprise par l’exposition Transmission initiée par Eric Mangion (villa Arson), Sylvie Boulanger (Cneai) et Yann Moulier-Boutang (revue Multitudes).

Un numéro de la revue Multitudes

Enfin, un numéro de Multitudes intitulé Transmission (Hors Série n°1, printemps 2007), la revue de philosophie, sociologie et économie politiques dirigée par Yann Moulier Boutang, qui aborde aussi la question de l’art contemporain, recueille, participe et clôture au sein de ses pages la réflexion sur la notion de transmission.
La revue qui s’est fait la spécialité d’une pensée sur les transformations du travail et du capitalisme, soit notamment le capitalisme cognitif, l’analyse des mouvements des travailleurs du spectacle (mouvement des Intermittents) ou l’analyse du modèle de l’artiste travailleur libéral, avait précédemment réalisé un numéro traitant entièrement du « rapport de l’art à son dehors ».

Le volume de 270 pages, en bichromie noire et jaune pale, contient les participations théoriques de Yann Moulier Boutang, Sylvie Boulanger, Eric Mangion, Peter Osborne, Christophe Fiat, Jac Fol, Norbert Hilaire, Joseph Mouton, Brian Holmes, Maurizio Lazzarato et Christophe Kihm.
Ainsi que celles visuelles d’Edouard Boyer, Bruno Serralongue, Stéphane Magnin, Temporary Services, Yann Sérandour, Tensta Konsthall, Matthias Bonopéra, artistes.

Transmission / Dérivée (cneai = ), Centre national d’art contemporain villa Arson, Nice, du 18 mars au 4 juin 2006.

www.villa-arson.org
www.multitudes.samizdat.net